Un salarié peut être à son poste, respecter ses horaires et poursuivre son activité tout en ayant mal. Une épaule devient gênante pour certains gestes, le dos se fait sentir après quelques heures, une main manque de force ou un mouvement devient plus difficile. De l’extérieur, la personne est présente. Dans son travail réel, pourtant, certaines choses ont changé.
C’est précisément ce que permet de rendre visible le présentéisme de santé : le fait de continuer à travailler malgré un problème de santé. Cette notion est notamment étudiée par la Dares dans ses travaux consacrés au présentéisme.
Dans cet article, le terme ne signifie donc pas qu’un salarié travaille mal, manque d’engagement ou devient automatiquement moins productif. Il décrit d’abord une situation de santé.
Présentéisme et absentéisme : deux situations différentes
L’absentéisme et le présentéisme décrivent deux réalités différentes. La distinction paraît simple, mais elle est essentielle pour comprendre ce qui peut se passer lorsqu’un problème de santé n’entraîne pas immédiatement une absence.
Présentéisme ou absentéisme ?
Présentéisme de santé : la personne continue à travailler malgré un problème de santé.
Absentéisme pour raison de santé : la personne n’est pas au travail en raison de son état de santé.
Entre « tout va bien » et « je ne peux pas travailler aujourd’hui », il existe ainsi de nombreuses situations intermédiaires : travailler avec une douleur, éviter certains gestes, modifier son rythme ou demander ponctuellement de l’aide pour une tâche devenue difficile.
Le présentéisme n’est donc pas synonyme d’« absentéisme évité ». Il ne constitue pas non plus, à lui seul, une mesure de productivité. Une personne peut avoir mal sans que l’on puisse déduire de cette seule information ce qu’il advient de son efficacité professionnelle.
Quand une douleur ou un TMS modifie le travail réel
Selon l’INRS, les troubles musculosquelettiques peuvent associer douleur et gêne fonctionnelle plus ou moins importante.
Selon la zone concernée, le salarié peut notamment rencontrer davantage de difficulté pour :
- réaliser certains mouvements ;
- mobiliser suffisamment de force ;
- saisir ou maintenir confortablement un objet ;
- effectuer certains gestes avec la même aisance.
Cela ne signifie pas qu’une personne souffrant d’un TMS est incapable de travailler. Certaines tâches peuvent cependant devenir plus inconfortables ou demander davantage d’effort.
Un salarié peut alors modifier spontanément sa manière de travailler : changer un geste, ralentir à certains moments, alterner davantage certaines tâches lorsque cela est possible ou éviter un mouvement douloureux.
Ces adaptations ne sont pas nécessairement « mauvaises ». La question importante est plutôt de savoir si la personne dispose de suffisamment de marges de manœuvre pour adapter son activité sans que chaque journée ne devienne une succession de contraintes à contourner.
Certaines situations physiquement exigeantes peuvent également s’accompagner d’une fatigue musculaire. Mais la fatigue au sens large dépend de nombreux facteurs : charge de travail, sommeil, état de santé général, organisation des journées ou contraintes personnelles. Elle ne doit donc pas être présentée comme une conséquence automatique des TMS.
Pourquoi continuer à travailler malgré la douleur ?
La réalité est donc plus complexe qu’un simple « il aurait dû s’arrêter » ou, à l’inverse, « il est courageux de continuer ».
Continuer à travailler malgré des symptômes peut dépendre de la façon dont la personne perçoit sa situation, de ses responsabilités, de son engagement professionnel, mais aussi des conditions dans lesquelles elle exerce son activité.
Parmi les facteurs pouvant peser dans cette situation figurent notamment :
- la charge et l’intensité du travail ;
- les possibilités de remplacement ;
- les marges d’autonomie ;
- le soutien du collectif ;
- les relations avec la hiérarchie ;
- la sécurité ou l’insécurité ressentie dans l’emploi ;
- les contraintes économiques liées au fait de s’absenter ou de dégager du temps pour sa santé.
Les travaux de la Dares consacrés au présentéisme retrouvent notamment des associations avec le travail intense, certaines relations hiérarchiques défavorables et le sentiment d’insécurité économique.
Des travaux européens suggèrent également que les conditions d’indemnisation en cas de maladie peuvent être associées à la propension à travailler lorsque l’on est malade. Ces résultats ne permettent pas de réduire le présentéisme à une question financière, mais ils montrent que les conditions économiques peuvent faire partie des éléments qui pèsent dans la décision.
Prendre soin de sa santé a aussi un coût en temps et en organisation
Le coût de la santé ne correspond pas seulement à un éventuel reste à charge pour une consultation ou un soin.
Prendre soin de sa santé nécessite aussi de pouvoir :
- trouver un rendez-vous compatible avec son activité ;
- dégager du temps dans son agenda ;
- se déplacer ;
- réorganiser certaines tâches ;
- reporter éventuellement des rendez-vous professionnels ;
- accepter, dans certaines situations, qu’une partie du temps normalement consacré à l’activité ne génère pas de revenu.
Indépendants, professions libérales et petits dirigeants : une organisation parfois plus difficile à interrompre
Cette question peut être particulièrement importante pour certains travailleurs indépendants, professions libérales ou petits dirigeants lorsque le fonctionnement de leur activité dépend directement de leur présence.
S’absenter quelques heures ou une journée peut alors signifier, selon l’activité :
- reporter des clients ou des patients ;
- interrompre une prestation ou une production ;
- modifier fortement un planning ;
- devoir trouver un remplaçant parfois difficilement disponible ;
- renoncer temporairement à une partie du revenu généré par l’activité.
Des travaux européens ont retrouvé davantage de présentéisme déclaré chez les indépendants que chez les salariés, avec notamment un rôle important des contraintes de temps. Ces résultats reposent cependant sur des populations et des périodes particulières et ne doivent pas être généralisés à l’ensemble des indépendants français.
D’autres travaux qualitatifs menés auprès de travailleurs indépendants ont également identifié les conséquences financières d’un arrêt d’activité parmi les éléments pouvant intervenir dans la décision de poursuivre le travail malgré un problème de santé.
Il ne s’agit donc pas d’affirmer que les indépendants prennent moins soin de leur santé. Pour certains, la continuité de l’activité, le temps disponible et le revenu peuvent simplement rendre plus difficile le fait de s’arrêter ou de dégager un créneau pour se prendre en charge.
Agir sur deux niveaux : la santé de la personne et le travail
Lorsqu’une personne continue à travailler malgré une douleur, deux niveaux doivent être considérés en parallèle.
Deux niveaux d’action complémentaires
Agir sur la santé de la personne :
- comprendre la plainte et son retentissement ;
- identifier les tâches devenues difficiles ;
- évaluer la situation avec le professionnel adapté ;
- proposer, selon le besoin, une prise en charge, des conseils ou une orientation.
Agir sur le travail :
- analyser les contraintes et le travail réel ;
- examiner les possibilités d’organisation différentes ;
- agir sur le matériel, les rythmes ou les marges de manœuvre lorsque cela est pertinent ;
- permettre concrètement l’accès aux actions de santé et de prévention ;
- construire une prévention collective adaptée à la situation.
Ces deux niveaux ne se remplacent pas : une consultation individuelle ne transforme pas à elle seule les conditions de travail, et une démarche collective n’empêche pas de prendre en charge une plainte individuelle.
La douleur ne doit pas être banalisée simplement parce que la personne reste capable de travailler. Cela ne signifie pas non plus qu’un arrêt ou une consultation particulière soit nécessaire dans toutes les situations : l’objectif reste d’identifier ce dont la personne a réellement besoin.
Les travaux de la Dares sur les conditions de travail, la santé et le recours aux soins mettent en évidence des relations entre évolution des expositions professionnelles, santé, limitations fonctionnelles, recours aux soins, absentéisme et présentéisme.
Prévenir sans faire porter toute la responsabilité au salarié
La prévention des TMS ne consiste pas uniquement à expliquer comment s’asseoir, porter une charge ou réaliser un mouvement.
Une démarche de prévention s’intéresse au travail réel : ce que les salariés doivent effectivement faire, les contraintes rencontrées, l’écart éventuel entre la tâche prévue et la réalité du terrain, les ressources disponibles et les possibilités d’adaptation.
L’INRS recommande notamment d’identifier et d’analyser les situations de travail avant de construire les actions de transformation.
Selon le contexte, cela peut concerner :
- l’organisation des tâches ;
- le matériel ;
- les rythmes et les temps de récupération ;
- les possibilités de remplacement ;
- les marges de manœuvre ;
- la possibilité de signaler qu’une activité devient difficile.
Donner réellement du temps à la prévention
Une entreprise peut encourager ses salariés à prendre soin de leur santé, proposer des actions de prévention ou faciliter l’accès à différents professionnels. Ces dispositifs perdent néanmoins une partie de leur intérêt si, en pratique, il devient très difficile de dégager un créneau pour les utiliser.
La direction et l’organisation du travail peuvent donc agir sur des éléments très concrets :
- prévoir des marges raisonnables dans les agendas ;
- faciliter la réorganisation du travail lorsqu’un rendez-vous de santé est nécessaire ;
- éviter que chaque absence courte ne repose entièrement sur les collègues ;
- permettre effectivement l’accès au service de prévention et de santé au travail ;
- créer un contexte dans lequel signaler une difficulté de santé n’est pas immédiatement assimilé à un manque d’engagement.
Ces possibilités ne donnent pas à l’employeur la responsabilité de décider à la place du salarié du professionnel à consulter. Elles permettent surtout de rendre la prévention et le recours aux soins plus compatibles avec le fonctionnement réel de l’entreprise.
Ce travail organisationnel n’empêche pas une prise en charge individuelle. Une consultation peut s’intéresser à la douleur d’une personne ; elle ne peut pas, à elle seule, transformer une organisation du travail qui expose plusieurs salariés aux mêmes difficultés.
Quand la douleur gêne le travail : vers qui se tourner ?
Il n’existe pas un professionnel unique à consulter dans toutes les situations. Le choix dépend de la plainte, de son évolution, de son retentissement et de la nature du problème à résoudre.
- Médecin : lorsqu’un diagnostic, des investigations ou un traitement médical sont nécessaires.
- Service de prévention et de santé au travail : lorsque les difficultés concernent l’interaction entre l’état de santé et l’activité professionnelle, les adaptations du travail ou le maintien dans l’emploi.
- Kinésithérapeute : lorsqu’une rééducation ou un accompagnement fonctionnel sont indiqués.
- Ergonome et acteurs de prévention : lorsqu’il faut analyser et transformer les situations de travail.
- Ostéopathe : pour certaines plaintes musculosquelettiques fonctionnelles compatibles avec son champ de compétences, directement ou en complément d’autres prises en charge.
L’enjeu n’est pas d’opposer les professions, mais de choisir l’intervention correspondant au problème rencontré et de les articuler lorsque cela apporte une réelle utilité.
Quelle place pour l’ostéopathie lorsqu’un salarié travaille malgré une douleur ?
L’intérêt d’une consultation ostéopathique en entreprise ne consiste pas à « traiter le présentéisme ».
Le présentéisme est un phénomène plus large qu’une plainte musculosquelettique : il dépend de l’état de santé, mais également du contexte professionnel, organisationnel et parfois économique dans lequel la personne travaille.
En revanche, lorsqu’un salarié poursuit son activité avec une douleur musculosquelettique compatible avec son champ de compétences, l’ostéopathe peut apporter une réponse concrète sur la plainte individuelle.
Un intérêt pratique lorsque la consultation est organisée sur le lieu de travail
L’organisation d’une consultation directement dans l’entreprise peut répondre à une partie des contraintes évoquées plus haut.
Elle peut notamment :
- éviter d’ajouter un déplacement supplémentaire à la journée ;
- réduire le temps logistique entourant la consultation ;
- faciliter son intégration dans une journée professionnelle déjà chargée ;
- rendre l’accès à un professionnel plus simple pour certaines personnes disposant de peu de marges dans leur agenda.
Cet avantage reste avant tout organisationnel et logistique.
Rendre une consultation plus accessible ne permet pas d’affirmer que l’intervention ostéopathique :
- réduira le présentéisme ;
- évitera un arrêt de travail ;
- améliorera automatiquement la productivité ;
- corrigera des conditions de travail inadaptées.
Son apport se situe dans la prise en charge individuelle d’une plainte lorsqu’elle relève de son champ, tandis que l’entreprise conserve ses propres leviers de prévention et d’organisation.
Une présence au travail ne doit pas masquer un problème de santé
Le présentéisme pose finalement une question simple : que se passe-t-il entre le moment où une personne commence à être gênée et celui où son problème de santé devient suffisamment visible pour modifier officiellement son activité ou conduire éventuellement à une absence ?
C’est dans cet intervalle que peuvent apparaître des douleurs, des adaptations et des limitations, mais également différents obstacles à la prise en charge :
- la difficulté à dégager du temps ;
- des contraintes organisationnelles ;
- des possibilités de remplacement limitées ;
- des préoccupations économiques ;
- l’accessibilité pratique des professionnels.
Certaines possibilités d’action concernent directement la personne : parler de ses difficultés, demander conseil ou consulter lorsque cela est pertinent.
D’autres concernent l’entreprise : permettre le signalement des problèmes, analyser les situations de travail, créer des marges de manœuvre, faciliter l’accès aux acteurs de santé et adapter ce qui doit l’être.
Opposer systématiquement « continuer à travailler » et « s’arrêter » réduit donc excessivement la question.
Conclusion
Un salarié présent n’est pas nécessairement un salarié sans douleur, sans gêne ou sans limitation.
Les raisons de continuer à travailler malgré un problème de santé sont multiples. Elles peuvent être personnelles, professionnelles et organisationnelles, mais aussi économiques. Pour certains indépendants ou petits dirigeants, la continuité de l’activité et le revenu peuvent notamment rendre plus difficile le fait de dégager du temps pour se prendre en charge.
Pour les salariés, l’entreprise dispose également de leviers concrets. Une politique de prévention ne consiste pas uniquement à transmettre des conseils ou à proposer ponctuellement des actions : elle doit aussi réfléchir aux conditions permettant réellement d’accéder à la prévention et aux professionnels de santé.
L’ostéopathie peut trouver sa place dans ce parcours pour certaines plaintes musculosquelettiques fonctionnelles : examiner la gêne, proposer une prise en charge dans son champ, conseiller et orienter lorsque nécessaire.
Organiser une consultation sur le lieu de travail peut notamment réduire certaines contraintes de déplacement et d’organisation. Cette facilité d’accès reste cependant distincte d’un effet démontré sur le présentéisme, l’absentéisme ou la productivité.
