Deux collègues travaillent au même poste. Deux personnes passent beaucoup de temps sur leur téléphone. Deux coureurs suivent des entraînements proches. Pourtant, l’un développe une douleur et l’autre non.
D’où cette question très naturelle : « Pourquoi moi, alors que l’autre fait presque la même chose ? »
La réponse tient à deux idées. D’abord, une situation qui paraît identique ne correspond pas forcément à la même exposition réelle : durée, intensité, répétition, pauses ou récupération peuvent différer. Ensuite, même lorsque les contraintes sont proches, nous n’avons ni la même histoire, ni exactement les mêmes caractéristiques, ni le même contexte au même moment.
Cela ne signifie pas que les contraintes physiques n’ont aucune importance. Cela signifie qu’une posture, un geste, un métier ou une activité ne fonctionne pas comme un interrupteur qui déclencherait automatiquement la même douleur chez tout le monde.
Une même habitude ne signifie pas forcément une même exposition
Dire que deux personnes « font la même chose » simplifie souvent beaucoup la réalité.
Prenons deux personnes occupant un poste comparable. L’une peut rester longtemps dans une position relativement fixe, l’autre changer souvent d’appui. L’une peut répéter davantage certains gestes, porter plus de charges, disposer de moins de pauses ou travailler plus longtemps certains jours.
Même hors du travail, leurs journées peuvent être très différentes.
L’exposition ne se résume donc pas au nom d’une activité. Il faut aussi considérer sa durée, sa fréquence, son intensité, sa répétition, son évolution dans le temps et les possibilités de récupération.
Dans le domaine professionnel, l’INRS décrit les troubles musculosquelettiques comme multifactoriels et souligne que différents facteurs peuvent se combiner avec une intensité et une fréquence variables selon les tâches.
Cela ne signifie pas que toute contrainte professionnelle provoque une douleur. Cela montre surtout pourquoi « même métier », « même temps d’écran » ou « même entraînement » ne suffisent pas à décrire ce que deux personnes vivent réellement.
Même activité en apparence, situations différentes
Quatre éléments à distinguer avant de comparer deux personnes
Ce qui semble comparable
Même métier, même sport, même temps d’écran ou même geste : en apparence, deux personnes peuvent faire presque la même chose.
L’exposition réelle
Durée, intensité, fréquence, répétition, variations ou pauses et récupération peuvent pourtant différer.
L’histoire et le contexte
Habitudes antérieures, évolution récente de l’activité, antécédents et état du moment ne sont pas nécessairement les mêmes.
La réponse
Même lorsque l’exposition est proche, la gêne ou la douleur peuvent différer d’une personne à l’autre — et chez une même personne au fil du temps.
À retenir : comparer uniquement l’activité visible ne suffit pas. Ces éléments ne s’additionnent pas selon une formule universelle et ne permettent pas de calculer la cause d’une douleur.
Nous n’avons pas tous la même histoire ni les mêmes capacités du moment
Deux personnes n’abordent jamais complètement une contrainte avec le même parcours.
Une personne progressivement habituée à courir, porter, travailler dans certaines positions ou répéter un geste n’a pas le même historique qu’une personne qui reprend brutalement cette activité après plusieurs mois d’arrêt.
Les antécédents peuvent également différer : épisodes douloureux précédents, blessure, période d’inactivité, changement professionnel, reprise sportive récente ou évolution du rythme de vie.
Ce que nous sommes capables de faire et de tolérer aujourd’hui peut aussi évoluer. Force, endurance, coordination, habitudes de mouvement et expérience d’une activité ne sont pas figées.
L’âge, le développement et certaines caractéristiques morphologiques ou biologiques peuvent également participer aux différences entre individus. La génétique fait partie de ce contexte biologique, mais elle ne permet pas à elle seule de prédire qui aura mal et qui n’aura pas mal.
Le corps possède une importante capacité d’adaptation. Cette adaptation est normale, mais elle n’est ni instantanée, ni illimitée, ni identique chez tout le monde.
Il n’existe donc pas une jauge simple permettant de calculer à quel moment une personne aurait « dépassé son seuil ».
La douleur ne dépend pas uniquement de la contrainte mécanique
Il faut aussi distinguer ce à quoi les tissus sont exposés de l’expérience douloureuse elle-même.
La douleur est une expérience personnelle. L’International Association for the Study of Pain rappelle qu’elle peut être influencée, à des degrés variables, par des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.
Cela ne veut pas dire que la douleur serait « dans la tête ». Cela ne signifie pas non plus que les contraintes physiques seraient sans importance.
Le sommeil, la fatigue, le stress ou le contexte psychosocial peuvent par exemple modifier la situation sans devenir automatiquement « la cause » d’une douleur.
Le sommeil l’illustre bien : des données prospectives synthétisées dans une revue systématique et méta-analyse publiée en 2024 retrouvent une association entre des troubles du sommeil et le développement ultérieur de certaines douleurs musculosquelettiques chroniques. Cela ne permet pas d’expliquer la douleur d’une personne par son sommeil seul.
Pour approfondir la façon dont la douleur est produite et modulée, vous pouvez aussi comprendre comment la douleur est modulée dans notre article consacré à ses mécanismes.
Facteur de risque, facteur contributif et cause : quelle différence ?
C’est l’une des distinctions les plus importantes de cet article.
Une association signifie que deux phénomènes sont observés ensemble. Elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que l’un provoque l’autre.
Un facteur de risque est associé à une probabilité plus élevée de développer un problème. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il en est la cause chez une personne précise.
On peut parler de facteur contributif lorsqu’un élément paraît participer à une situation sans prétendre qu’il explique tout à lui seul.
Parler de cause est plus exigeant : il faut disposer d’arguments suffisamment solides pour établir une véritable relation causale.
| Terme | Ce qu’il permet de dire | Ce qu’il ne permet pas d’affirmer |
|---|---|---|
| Association | Deux phénomènes sont observés ensemble. | Que l’un provoque nécessairement l’autre. |
| Facteur de risque | Une caractéristique ou une exposition est associée à une probabilité plus élevée d’un problème. | Qu’elle est automatiquement la cause chez une personne précise. |
| Facteur contributif | Un élément peut participer à une situation parmi d’autres éléments possibles. | Qu’il suffit à expliquer toute la douleur. |
| Cause | On dispose d’arguments suffisamment solides pour soutenir une véritable relation causale. | Qu’elle peut être déduite d’une simple association. |
La littérature méthodologique récente rappelle précisément que l’expression « facteur de risque » peut désigner aussi bien un facteur causal qu’un simple marqueur associé au risque. Stovitz, Impellizzeri et Shrier (2026) soulignent ainsi qu’une association avec le risque ne permet pas automatiquement de conclure à une causalité.
Deux raccourcis opposés deviennent alors problématiques :
« Cette posture est associée à une douleur, donc elle en est forcément la cause. »
mais aussi :
« Cette posture n’explique pas toutes les douleurs, donc elle ne peut jamais compter. »
Un facteur peut avoir de l’importance sans constituer une cause unique, nécessaire ou suffisante.
Certaines causes peuvent être beaucoup plus directes
Reconnaître cette complexité ne signifie pas qu’il est toujours impossible de parler de cause.
Après un traumatisme ayant entraîné une lésion identifiable ou lorsqu’une maladie précise explique les symptômes, le lien causal peut être beaucoup plus direct que dans certaines douleurs musculosquelettiques courantes apparues progressivement.
Il ne faut donc pas remplacer un modèle trop simple — « une douleur = une cause mécanique » — par un autre modèle tout aussi rigide selon lequel « tout est multifactoriel et aucune cause n’existe jamais ».
La bonne question est plutôt : dans cette situation précise, jusqu’où peut-on raisonnablement relier un facteur aux symptômes ?
Pourquoi ai-je mal maintenant alors que je fais cela depuis des années ?
« Je travaille comme ça depuis quinze ans. Pourquoi aurais-je mal maintenant ? »
« Je cours depuis toujours. Pourquoi cette douleur apparaît-elle cette année ? »
« J’utilise mon téléphone depuis des années. Pourquoi mon cou me gêne aujourd’hui ? »
Le raisonnement est le même.
L’absence de douleur pendant longtemps ne prouve pas qu’une activité ne pourra jamais participer à un problème. Mais l’apparition d’une douleur ne prouve pas non plus que cette activité en est soudainement devenue l’unique cause.
Entre-temps, beaucoup de choses peuvent avoir évolué : quantité d’activité, intensité, fréquence, autres sollicitations, récupération, sommeil, état de santé, épisode douloureux précédent ou contexte professionnel et personnel.
Il n’est pas nécessaire d’imaginer que tous ces éléments remplissent progressivement un réservoir jusqu’à franchir un mystérieux seuil.
Il est plus juste de considérer que les expositions, les caractéristiques individuelles et le contexte évoluent avec le temps. Leur combinaison peut rendre une douleur plus ou moins probable ou modifier la façon dont elle s’exprime à un moment donné.
Chercher ce qui a changé autour du début des symptômes est donc souvent plus utile que de regarder uniquement ce que l’on faisait déjà depuis des années.
Ce que cela change lorsqu’on cherche l’origine d’une douleur
Reconnaître plusieurs facteurs possibles ne signifie pas renoncer à comprendre.
Cela oblige surtout à poser de meilleures questions :
- Quand la douleur a-t-elle commencé ?
- Qu’est-ce qui a changé autour de cette période ?
- Une activité a-t-elle augmenté ou été reprise récemment ?
- Qu’est-ce qui aggrave ou améliore les symptômes ?
- Existe-t-il un lien reproductible avec certains gestes, efforts ou positions ?
- Y a-t-il eu un traumatisme ou un autre événement pertinent ?
L’objectif n’est généralement pas de décider que la douleur vient à « 40 % du travail, 30 % du sommeil et 30 % du stress ». Nous ne disposons pas d’un instrument permettant d’effectuer ce calcul chez une personne.
Il s’agit plutôt d’identifier les éléments les plus plausibles, ceux sur lesquels il est raisonnable d’agir et ceux qui nécessitent éventuellement une évaluation supplémentaire.
L’évolution après une modification peut également enrichir le raisonnement. Si une adaptation d’activité ou une reprise progressive s’accompagne d’une évolution favorable, cette information peut être utile sans constituer, à elle seule, une preuve définitive de causalité.
Pour approfondir ce raisonnement devant une plainte individuelle, vous pouvez comprendre comment rechercher l’origine d’une douleur.
Travail, smartphone, sport, posture : peuvent-ils quand même compter ?
Oui.
Dire qu’un facteur n’est pas une cause automatique ne signifie pas qu’il soit sans importance.
Travail, gestes répétitifs et positions prolongées
Rester assis n’est pas en soi une maladie et il n’existe pas une durée universelle après laquelle toute personne devrait avoir mal.
En revanche, dans certaines situations professionnelles, la durée d’exposition, certaines positions maintenues ou contraignantes, les efforts physiques, la répétition des gestes ou la manutention font partie des facteurs étudiés dans les troubles musculosquelettiques.
L’intérêt est donc moins de déclarer qu’une position ou un geste est systématiquement « mauvais » que d’examiner l’exposition réelle : combien de temps, à quelle fréquence, avec quelle intensité, quelles possibilités de variation et quelles autres contraintes associées ?
Smartphone et écrans
Lorsqu’une douleur cervicale apparaît chez une personne utilisant beaucoup son smartphone ou travaillant plusieurs heures devant un écran, cette exposition mérite d’être interrogée.
Mais observer simultanément « beaucoup de téléphone » et « douleur au cou » ne suffit pas à conclure que l’un explique entièrement l’autre.
Temps d’utilisation, périodes prolongées sans changement, activité professionnelle sur écran, autres sollicitations, habitudes de mouvement, sommeil ou contexte général peuvent tous modifier la situation.
Sport et évolution des sollicitations
Le sport illustre bien l’importance de l’histoire d’exposition.
Courir dix kilomètres ne représente pas la même sollicitation pour une personne qui court régulièrement depuis plusieurs années et pour une autre qui reprend après une longue interruption.
Cela ne rend pas l’activité physique dangereuse. Au contraire, le corps développe de nombreuses capacités grâce à l’activité et à l’entraînement.
Mais lorsqu’une douleur apparaît, la nature des sollicitations et surtout leur évolution récente restent des éléments utiles à examiner.
Et la posture ?
Une posture peut être confortable dans un contexte et gênante dans un autre. La durée pendant laquelle elle est maintenue, la possibilité d’en changer et les autres activités de la journée sont souvent plus informatives que sa conformité à une image de « bonne posture ».
Cela ne signifie pas que la posture ne compte jamais.
Cela signifie qu’il est rarement pertinent de la rendre seule responsable d’une douleur uniquement parce qu’elle s’écarte d’un modèle théorique.
Ce point est développé plus spécifiquement dans notre article sur la « mauvaise posture », le mouvement et les douleurs.
Quand une évaluation individuelle peut-elle aider ?
Une douleur légère et passagère ne nécessite pas systématiquement une consultation.
Une évaluation peut en revanche devenir utile lorsque la douleur revient, limite certaines activités, persiste malgré des adaptations simples, lorsque son origine paraît difficile à comprendre ou lorsqu’une personne souhaite reprendre une activité dans de meilleures conditions.
La consultation n’a pas pour objectif de rechercher coûte que coûte un « déséquilibre » caché qui expliquerait toute la situation.
Elle peut servir à reprendre précisément l’histoire de la plainte, son évolution, les contraintes réellement rencontrées, les facteurs qui aggravent ou améliorent les symptômes et les activités qui posent problème. L’examen permet ensuite d’explorer les mouvements, certaines mobilités et le fonctionnement de la zone concernée selon la situation.
Lorsqu’une prise en charge ostéopathique est pertinente, un traitement manuel peut s’intégrer à cet accompagnement. Des conseils de mouvement, d’adaptation temporaire des contraintes ou de reprise progressive peuvent également être proposés en fonction de l’évaluation.
L’évolution est ensuite importante : réévaluer permet de vérifier si les hypothèses de travail restent cohérentes, si la fonction ou les symptômes évoluent dans le bon sens, ou si une autre prise en charge devient nécessaire.
Même lorsqu’elle est accessible directement, l’ostéopathie peut donc s’intégrer de manière complémentaire à d’autres prises en charge.
Lorsqu’un travail de rééducation, de renforcement ou de reprise progressive constitue l’objectif principal, une prise en charge kinésithérapique peut par exemple être particulièrement pertinente, seule ou en complément.
À l’inverse, une douleur inhabituelle ou importante, une aggravation inexpliquée, un traumatisme significatif ou l’apparition d’autres symptômes préoccupants ne doivent pas être automatiquement attribués à une posture, au travail ou au stress. Une évaluation médicale peut alors être prioritaire.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre « tout est mécanique » et « rien n’est mécanique ». Il est de comprendre ce qui paraît pertinent dans la situation réelle et d’adapter la prise en charge en conséquence.
Conclusion
Pourquoi vous et pas quelqu’un d’autre ?
Parce qu’une contrainte apparemment identique n’est pas toujours une exposition réellement identique. Et même lorsque l’exposition est proche, notre histoire, nos caractéristiques, nos capacités du moment, notre récupération et notre contexte peuvent différer.
La question utile n’est pas seulement « quel est le coupable ? », mais plutôt : « qu’est-ce qui a changé, quels éléments paraissent réellement pertinents et sur quoi peut-on raisonnablement agir ? »
Lorsqu’une douleur devient gênante, récurrente ou difficile à comprendre, une évaluation individualisée peut aider à remettre les symptômes dans leur contexte, examiner ce qui est pertinent et choisir la suite adaptée.
