John Martin Littlejohn est parfois présenté comme un disciple d’Andrew Taylor Still qui aurait ensuite « apporté » l’ostéopathie en Europe. Cette formule facile à retenir résume mal son parcours.
Avant même de rejoindre l’ostéopathie, Littlejohn possède une formation universitaire particulièrement diversifiée. Aux États-Unis, il participe ensuite à l’enseignement et aux débats qui traversent l’American School of Osteopathy de Kirksville, avant de jouer un rôle central dans la création d’un nouvel établissement à Chicago. De retour au Royaume-Uni, il contribue enfin de manière déterminante à l’institutionnalisation de l’enseignement ostéopathique avec la British School of Osteopathy en 1917.
Son importance historique tient donc moins à l’image d’un « successeur » de Still qu’à sa trajectoire d’universitaire, d’auteur, d’enseignant et d’organisateur, à une époque où l’ostéopathie cherche encore son modèle de formation et ses institutions.
John Martin Littlejohn : les grandes étapes de son parcours
De Glasgow à Londres, ces repères permettent de situer les principales étapes documentées de son parcours dans l’histoire de l’ostéopathie.
- 1865 — Glasgow : John Martin Littlejohn naît à Glasgow le 15 février 1865.
- 1889–1892 — Université de Glasgow : il obtient un Master of Arts en 1889, un Bachelor of Divinity en 1890 puis un LLB en 1892.
- Mai 1895 — Amity, Iowa : dans la préface de son travail doctoral, Littlejohn écrit depuis Amity College et se présente comme « College President ».
- Fin des années 1890 — Kirksville : il participe à l’enseignement de l’American School of Osteopathy. Un registre le mentionne comme « Dean » le 24 juin 1899.
- 1900 — Chicago : il joue un rôle fondateur central dans la création de l’American College of Osteopathic Medicine and Surgery. Le rôle précis des différents frères Littlejohn ne doit toutefois pas être simplifié.
- 17 juillet 1900 — Londres : Littlejohn prononce devant la Society of Science une conférence consacrée à l’ostéopathie, bien avant son installation définitive au Royaume-Uni.
- 1913 — Royaume-Uni : il s’y installe définitivement.
- 1914–1915 — Genèse d’une école britannique : des projets et démarches préparatoires sont rapportés durant cette période. Ils ne doivent pas être confondus avec la date institutionnelle retenue pour la British School of Osteopathy.
- 7 mars 1917 — Londres : Littlejohn ouvre la British School of Osteopathy, première institution britannique consacrée à l’enseignement de l’ostéopathie.
Repère de lecture : cette chronologie distingue les jalons documentés des étapes dont le statut historique reste plus nuancé.
Qui était John Martin Littlejohn avant l’ostéopathie ?
John Martin Littlejohn naît à Glasgow le 15 février 1865.
Son parcours universitaire est inhabituellement large pour une personnalité ensuite associée à l’histoire de l’ostéopathie. À l’Université de Glasgow, il étudie notamment la littérature anglaise, la philosophie morale et les mathématiques.
- 1889 : Master of Arts.
- 1890 : Bachelor of Divinity.
- 1891 : William Hunter Medal in Forensic Medicine pour la session d’été.
- 1892 : LLB.
Ces archives permettent de corriger plusieurs biographies ultérieures : elles ne documentent ni une naissance à Ayr ni le cursus médical à Édimbourg qui lui est parfois attribué. Sa médaille en médecine légale ne doit pas non plus être transformée en diplôme de médecine.
Littlejohn poursuit ensuite son parcours aux États-Unis. À Columbia University, il effectue un travail doctoral en science politique. Sa dissertation, The Political Theory of the Schoolmen and Grotius, est documentée comme une thèse approuvée dans ce cadre ; en revanche, le dossier disponible ne permet pas de fixer avec la même certitude la date exacte à laquelle son doctorat lui aurait été conféré.
En mai 1895, Littlejohn écrit par ailleurs depuis Amity College, dans l’Iowa, et se présente lui-même comme « College President ». Cette fonction est donc attestée à cette date, sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer une durée de mandat que les archives réunies ne permettent pas encore d’établir précisément.
De son arrivée aux États-Unis à Kirksville
Ce qui est beaucoup mieux documenté est l’entrée de Littlejohn dans l’environnement de l’American School of Osteopathy à Kirksville à la fin des années 1890.
C’est là que sa trajectoire rencontre celle d’Andrew Taylor Still, fondateur de l’ostéopathie, dont le rôle dans la naissance de la discipline doit être distingué de celui que Littlejohn jouera ensuite.
Cette distinction permet de conserver l’intérêt de l’épisode sans faire d’une tradition biographique la cause certaine de toute la carrière ultérieure de Littlejohn.
Littlejohn à Kirksville : enseignant et acteur d’une école en transformation
À la fin des années 1890, Littlejohn occupe déjà une place active dans l’American School of Osteopathy. Le Journal of Osteopathy le montre représentant la faculté en 1899 et ses travaux consacrés à la physiologie et à la psycho-physiologie appartiennent également à cette période.
La chronologie mérite cependant d’être respectée : un document couvrant l’année scolaire 1898-1899 mentionne encore C. M. T. Hulett comme doyen. Les sources permettent donc d’affirmer que Littlejohn est doyen en juin 1899, mais pas de dater plus précisément sa prise de fonction sans document supplémentaire.
Son passage à Kirksville correspond surtout à une période où l’ostéopathie américaine cherche encore à définir ce qu’elle veut devenir. Les archives de l’école témoignent notamment de discussions concernant :
- la durée des études ;
- les examens ;
- la pratique clinique ;
- les diplômes ;
- le titre professionnel délivré aux diplômés.
En mars 1899, la faculté recommande par exemple, sans succès, de remplacer le D.O. par « M.D. (Osteopathic) ». Rien ne permet toutefois d’attribuer personnellement cette proposition à Littlejohn.
Ces débats replacent son parcours dans une histoire plus large : celle d’une profession encore jeune qui cherche simultanément à préciser son identité, sa formation et ses rapports avec le monde médical.
Still et Littlejohn : des différences réelles, mais pas un duel « anatomie contre physiologie »
L’histoire de l’ostéopathie est parfois racontée à travers une opposition très nette : Still aurait défendu essentiellement l’anatomie et la structure, tandis que Littlejohn aurait voulu placer la physiologie au centre.
Cette présentation devient trompeuse lorsqu’elle est prise au pied de la lettre.
Dans ses propres écrits, Littlejohn ne remplace pas l’anatomie par la physiologie. Il associe explicitement les deux et développe également des considérations sur la circulation, le système nerveux, l’hygiène et la mécanique corporelle.
Il paraît donc plus juste de parler d’une différence d’accent et d’ambition pédagogique. Littlejohn accorde une place importante à la physiologie et cherche à inscrire l’ostéopathie dans un cadre intellectuel et d’enseignement particulièrement structuré. Cela ne suffit pas à construire rétrospectivement deux doctrines parfaitement opposées.
Les archives de l’American School of Osteopathy montrent d’ailleurs que les tensions de cette période concernent plus largement le cursus, les diplômes et l’identité professionnelle.
Les causes précises du départ de Littlejohn de Kirksville restent, elles aussi, plus complexes que certains récits ultérieurs. Des tensions institutionnelles sont bien documentées ; la formule selon laquelle il serait simplement parti parce que Still « refusait la physiologie » ne l’est pas.
Chicago : une nouvelle étape institutionnelle
En 1900, une nouvelle étape commence à Chicago avec la création de l’American College of Osteopathic Medicine and Surgery.
L’actuelle Midwestern University, héritière institutionnelle de cet établissement, attribue un rôle fondateur central à J. Martin Littlejohn et date sa création de 1900. L’enseignement y associe notamment anatomie, sciences fondamentales, chirurgie et médecine ostéopathique.
Cette étape ne doit cependant pas être racontée comme l’œuvre totalement solitaire de John Martin Littlejohn. L’historiographie spécialisée s’intéresse notamment aux trajectoires distinctes de John Martin et de son frère James Buchan Littlejohn, ce qui invite à ne pas effacer le rôle de ce dernier sans pour autant inventer une répartition précise des responsabilités que les sources réunies ne permettent pas encore d’établir.
L’évolution ultérieure de la médecine ostéopathique américaine suivra ensuite sa propre trajectoire. Cette histoire dépasse Littlejohn et doit rester distincte de celle de l’ostéopathie britannique puis européenne.
Une activité britannique bien antérieure à 1913
Faire commencer l’histoire britannique de Littlejohn en 1913 ou en 1917 est un autre raccourci.
Le 17 juillet 1900, il prononce à Londres, devant la Society of Science, une intervention intitulée Osteopathy: a New View of the Science of Therapeutics. Son activité autour de l’ostéopathie au Royaume-Uni est donc documentée plus d’une décennie avant son installation définitive.
Littlejohn ne peut donc pas être présenté rigoureusement comme l’homme qui aurait introduit l’ostéopathie au Royaume-Uni.
Son rôle historique est différent : il va contribuer de manière déterminante à l’organisation durable de son enseignement.
De 1913 à 1917 : vers la British School of Osteopathy
Trois périodes doivent ici être distinguées :
- 1913 : Littlejohn s’établit définitivement au Royaume-Uni.
- 1914–1915 : des projets et démarches autour de la création d’une école apparaissent dans un contexte marqué par la Première Guerre mondiale. Cette période correspond surtout à la genèse du projet.
- 1917 : la date institutionnelle la mieux établie pour l’ouverture de la British School of Osteopathy.
Le General Osteopathic Council situe au 7 mars 1917 l’ouverture à Londres, par Littlejohn, de la British School of Osteopathy, première institution britannique dédiée à l’enseignement de l’ostéopathie.
Son activité se poursuit ensuite dans les débats concernant l’organisation et la reconnaissance de la profession britannique. La British School of Osteopathy elle-même évoluera profondément au cours du siècle suivant. Sa filiation institutionnelle se poursuit aujourd’hui à travers l’UCO School of Osteopathy intégrée à Health Sciences University.
Ce que Littlejohn écrivait réellement sur l’ostéopathie
L’importance de Littlejohn ne tient pas seulement aux fonctions qu’il occupe ou aux institutions auxquelles il participe. Il laisse aussi un important corpus consacré à la physiologie et à l’ostéopathie.
Plusieurs de ses ouvrages sont aujourd’hui accessibles dans des collections historiques, notamment :
- Physiology, Exhaustive and Practical, en 1898 ;
- Lectures on Psycho-Physiology, en 1899 ;
- Osteopathy Explained, autour de 1900.
Ces textes permettent d’approcher sa pensée sans dépendre uniquement de ce que des auteurs ou des écoles lui ont attribué plusieurs décennies plus tard.
Plusieurs thèmes y occupent une place importante :
- la physiologie, à laquelle Littlejohn accorde une attention particulière ;
- la relation entre structure et fonction ;
- l’interdépendance de l’organisme ;
- les rapports qu’il établit entre mécanique corporelle, circulation, système nerveux, hygiène et fonctionnement général.
Littlejohn utilise toutefois les concepts et le vocabulaire de son époque, notamment des « forces vitales », une « force nerveuse » ou des altérations structurelles auxquelles il attribue différents effets physiologiques.
Cette distinction permet de reconnaître son rôle intellectuel sans confondre importance dans l’histoire de l’ostéopathie et validité actuelle de l’ensemble de ses explications physiologiques.
Pourquoi John Martin Littlejohn reste-t-il une figure importante de l’histoire de l’ostéopathie ?
Réduire Littlejohn à « l’élève de Still parti en Angleterre » fait perdre une grande partie de ce qui rend son parcours important.
Son héritage peut être compris à travers quatre dimensions :
- Pédagogique : à Kirksville, Littlejohn participe très tôt à l’enseignement de l’ostéopathie et aux débats entourant la formation des praticiens.
- Institutionnelle aux États-Unis : l’étape de Chicago montre son implication dans la construction d’un autre environnement d’enseignement ostéopathique.
- Britannique : avec la British School of Osteopathy en 1917, il fonde une institution durable dans un pays où l’ostéopathie était déjà pratiquée mais ne disposait pas encore d’une institution d’enseignement comparable.
- Intellectuelle : ses nombreux écrits permettent de suivre directement la manière dont il cherchait à organiser, enseigner et expliquer l’ostéopathie à son époque.
Son influence se prolonge ensuite dans certaines filiations pédagogiques européennes. Mais parler de Littlejohn comme du « fondateur de l’ostéopathie européenne » serait excessif : le développement de l’ostéopathie sur le continent repose sur de multiples praticiens, écoles, réseaux et histoires nationales.
Conclusion
John Martin Littlejohn occupe une place singulière dans l’histoire de l’ostéopathie.
Son importance ne repose ni sur une succession directe et simple après Andrew Taylor Still, ni sur l’idée qu’il aurait à lui seul introduit l’ostéopathie en Europe. Son parcours montre plutôt comment une discipline encore jeune cherche à structurer ses enseignements, ses débats intellectuels et ses institutions de part et d’autre de l’Atlantique.
De Glasgow à Kirksville, puis de Chicago à Londres, Littlejohn se distingue comme auteur, enseignant et organisateur. La création de la British School of Osteopathy en 1917 constitue l’un des héritages institutionnels les plus durables de son parcours.
Le replacer dans l’histoire générale de l’ostéopathie permet ainsi de mieux comprendre comment celle-ci s’est progressivement structurée, puis développée suivant des trajectoires différentes aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs en Europe.
