Croiser les jambes modifie réellement votre posture. Les appuis changent, les hanches ne sont plus placées de la même façon et le bassin peut légèrement modifier son orientation.
Mais cela ne signifie pas que votre bassin est « déplacé », abîmé ou qu’il devrait être remis en place. Croiser les jambes peut même être simplement une façon de changer de position lorsque vous devez rester assis.
La question n’est donc pas de déterminer une fois pour toutes si cette posture est « bonne » ou « mauvaise », mais plutôt de s’intéresser à sa durée, à sa répétition, au contexte et à votre capacité à varier vos positions.
Que se passe-t-il réellement quand on croise les jambes ?
Croiser une jambe sur l’autre crée naturellement une position asymétrique. Une hanche se place différemment de l’autre, le poids du corps ne se répartit plus exactement de la même manière sur les deux fesses et le bassin peut légèrement modifier son orientation. Le tronc et la région lombaire s’adaptent eux aussi à cette nouvelle position.
Des études biomécaniques ont effectivement mesuré des différences d’angles du bassin et du rachis ainsi que des modifications de la répartition des pressions lorsque les jambes sont croisées (Yu & An, 2015 ; Jung et al., 2020).
Mais ces modifications ne sont pas nécessairement négatives. Lorsque nous restons assis, nous changeons naturellement de position : nous nous redressons, nous nous affaissons un peu, nous changeons d’appui, nous rapprochons ou éloignons les pieds, nous croisons ou décroisons les jambes.
Croiser les jambes peut donc faire partie de cette variété. Ce qui compte est de distinguer un changement de position d’un problème médical, mais aussi de ne pas considérer qu’une même position serait forcément neutre quelle que soit sa durée ou sa répétition.
Un bassin asymétrique est-il forcément un bassin « déséquilibré » ?
Non. Nous ne sommes pas parfaitement symétriques et nous n’avons pas besoin de l’être pour fonctionner normalement.
Votre bassin change d’orientation lorsque vous marchez, montez un escalier, prenez appui sur une jambe, vous penchez sur un côté ou changez simplement votre façon de vous asseoir. Une photographie statique du bassin ne résume donc pas à elle seule son fonctionnement.
Ce qui change… et ce que cela ne prouve pas
Ce qui peut changer : les appuis, la position des hanches, l’orientation du bassin et certaines adaptations du tronc ou de la région lombaire.
Ce que cela ne prouve pas : qu’une articulation est sortie de sa place, qu’une lésion existe ou que le bassin doit être « remis droit ».
C’est une distinction essentielle : observer une inclinaison, une rotation ou une asymétrie ne suffit pas à diagnostiquer une lésion.
En pratique, il est souvent plus intéressant d’observer comment une personne bouge : sa capacité à changer de position, la mobilité disponible au niveau des hanches, du bassin et du dos, les mouvements qu’elle réalise facilement ou moins facilement et surtout la manière dont elle les tolère.
L’objectif n’est donc pas d’obtenir un corps parfaitement symétrique, mais de conserver suffisamment de possibilités de mouvement et d’adaptation.
Cette approche rejoint plus largement ce que l’on sait de la relation entre posture, mouvement et douleur : une posture ne devient pas automatiquement mauvaise parce qu’elle est asymétrique.
Croiser les jambes peut-il provoquer un mal de dos ?
À ce jour, on ne dispose pas de données solides permettant d’affirmer que le simple fait de croiser les jambes soit, à lui seul, une cause de lombalgie.
Une étude comparant des personnes avec et sans lombalgie a notamment montré que le croisement des jambes modifiait certains paramètres du bassin dans les deux groupes. Observer cette adaptation ne permet donc pas de conclure que cette position est responsable de la douleur (Jung et al., 2020).
Mais l’absence de causalité démontrée ne signifie pas qu’une habitude puisse être considérée comme totalement neutre quelle que soit sa fréquence. Le corps s’adapte à ce que nous lui demandons régulièrement.
Une position très bien tolérée ponctuellement peut devenir une contrainte plus importante lorsqu’elle est maintenue longtemps et reproduite toujours de la même manière. Quelques travaux consacrés au croisement habituel des jambes ont retrouvé des associations avec certaines différences fonctionnelles, notamment dans le contrôle ou les mouvements de la région lombo-pelvienne.
Cela ne démontre pas que ces adaptations provoqueront une douleur. Chez certaines personnes, elles pourront rester parfaitement bien tolérées. Chez d’autres, elles peuvent participer, avec de nombreux autres facteurs, à une situation dans laquelle certaines positions ou certains mouvements deviennent progressivement moins confortables.
Toujours croiser la même jambe : faut-il alterner les côtés ?
Beaucoup de personnes ont spontanément un côté préféré. Une jambe vient plus facilement au-dessus de l’autre parce que cette position paraît plus naturelle ou plus confortable.
Cela ne signifie pas qu’il faille compter les alternances pour respecter un équilibre parfait entre la droite et la gauche. En matière de posture, les règles absolues du type « toujours » ou « jamais » sont rarement très utiles.
En revanche, une petite étude publiée en 2025 a retrouvé davantage d’asymétrie dans certains mouvements lombo-pelviens chez des adultes ayant l’habitude de croiser les jambes. Chez une partie d’entre eux, la direction de cette asymétrie correspondait au côté habituellement préféré.
Cette étude ne démontre pas que le croisement des jambes ait provoqué cette différence, ni qu’elle entraîne nécessairement une douleur. Mais elle renforce l’intérêt de ne pas considérer une habitude très répétée et toujours unilatérale comme forcément neutre (Han et al., 2025).
Une autre petite étude a également observé une erreur de repositionnement lombaire plus importante chez des jeunes adultes déclarant croiser les jambes plusieurs heures par jour depuis au moins un an. Là encore, il s’agit d’une association et non de la preuve qu’une habitude particulière a créé une lésion (Karkousha et al., 2021).
Il ne s’agit donc pas d’obtenir un équilibre mathématique 50/50. La priorité est le mouvement et la variété, pas la surveillance permanente de votre symétrie.
L’idée qu’il faudrait trouver une seule bonne façon de s’asseoir reste donc trompeuse : il n’existe pas une seule posture parfaite.
Le vrai problème est-il plutôt de rester longtemps dans la même position ?
Le croisement des jambes et la durée passée dans une position sont deux questions différentes. Il n’existe pas de durée maximale universelle au-delà de laquelle garder les jambes croisées deviendrait automatiquement dangereux : les données ne permettent donc pas de fixer une règle du type « jamais plus de 20, 30 ou 60 minutes ».
En revanche, même une position qui paraît très confortable — voire « parfaite » — au départ peut devenir inconfortable lorsqu’elle est conservée trop longtemps.
Une revue systématique consacrée aux études ayant mesuré objectivement le temps passé assis retrouvait fréquemment une augmentation immédiate de la douleur ou de l’inconfort au cours d’une exposition assise prolongée. Cela ne permet pas pour autant de conclure que le fait de rester assis provoque à lui seul une lombalgie clinique (De Carvalho et al., 2020).
Ce qui compte n’est donc pas seulement la forme de votre posture, mais aussi sa durée, sa répétition, votre possibilité d’en changer, vos mouvements au cours de la journée, votre activité physique, vos contraintes professionnelles, votre récupération et votre tolérance personnelle.
Vous pouvez être très bien jambes croisées pendant un moment, puis ressentir le besoin de décroiser les jambes, de changer d’appui ou de vous lever. Ce besoin de bouger ne signifie pas que vous avez endommagé votre bassin : il signifie simplement que le corps n’est pas conçu pour conserver indéfiniment une seule configuration.
Pour aller plus loin sur cette distinction, la question du fait de rester assis longtemps mérite d’être séparée de celle de la position exacte de vos jambes.
Pourquoi une jambe peut-elle « s’endormir » lorsqu’elle est croisée ?
Des fourmillements ou un engourdissement qui apparaissent après avoir maintenu une position peuvent avoir une composante nerveuse liée à une compression locale.
Le nerf fibulaire commun, qui passe près de la face externe du genou, est particulièrement exposé à certaines pressions prolongées. Le croisement des jambes fait partie des situations pouvant comprimer cette région (Capodici et al., 2022).
Des sensations qui cessent lorsque vous changez de position n’ont pas le même sens qu’un trouble qui persiste.
Une maladie veineuse déjà connue constitue également un contexte particulier : les conseils peuvent alors différer de ceux donnés à une personne sans problème circulatoire identifié.
Alors, faut-il arrêter de croiser les jambes ?
Non, pas par principe. Si cette position est confortable, vous pouvez croiser les jambes.
L’objectif n’est pas de supprimer une posture de votre répertoire, mais d’éviter qu’elle devienne votre seule façon de vous installer pendant de longues périodes.
Il n’est pas nécessaire de surveiller chaque changement ni de chercher une symétrie parfaite.
Une bonne règle pratique est beaucoup plus simple : ne cherchez pas la posture parfaite ; gardez plusieurs façons confortables de vous installer et changez-en régulièrement.
Si une position déclenche systématiquement une gêne, il est généralement plus utile de la modifier et de comprendre pourquoi elle est devenue moins bien tolérée que de vous forcer à la maintenir ou de la considérer immédiatement comme dangereuse.
Quand une gêne mérite-t-elle un bilan ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre une douleur importante pour commencer à être attentif à son fonctionnement. Sans s’auto-examiner en permanence ni rechercher des défauts inexistants, chacun peut remarquer certains changements.
- Un mouvement auparavant facile devient durablement moins confortable.
- Une position est de moins en moins bien tolérée.
- Une sensation de raideur revient régulièrement.
- Une mobilité semble progressivement plus limitée.
- Vous avez l’impression de devoir toujours contourner de la même façon certains mouvements.
Ces observations ne constituent pas un diagnostic. Elles peuvent simplement inciter à remettre davantage de variété dans les positions et les activités, ou à demander un avis si le changement persiste.
Inversement, une personne qui croise les jambes, bouge normalement et ne présente aucune gêne n’a pas besoin de consulter uniquement pour faire vérifier si son bassin est « droit ».
L’intérêt du bilan est alors de comprendre l’évolution dans son ensemble : l’histoire de la plainte, les mouvements qui la modifient, les habitudes posturales, les activités, la mobilité, les contraintes quotidiennes et les éventuels signes associés.
Lorsqu’il s’agit principalement d’une gêne musculo-squelettique non urgente et qu’aucun signe ne nécessite une autre orientation prioritaire, il est possible de consulter directement un ostéopathe.
Ce que peut apporter un bilan ostéopathique
L’objectif d’une consultation ostéopathique n’est pas de « remettre en place » un bassin qui aurait été déplacé par le croisement des jambes.
L’ostéopathe peut en revanche chercher à comprendre comment la personne fonctionne et pourquoi certaines positions ou certains mouvements sont devenus moins bien tolérés.
L’interrogatoire et l’examen peuvent notamment explorer :
- les circonstances d’apparition de la gêne ;
- les positions et mouvements qui la modifient ;
- la mobilité fonctionnelle du dos, du bassin et des hanches ;
- les éventuelles préférences ou stratégies de mouvement ;
- les contraintes liées au travail, au sport ou aux habitudes quotidiennes ;
- les autres facteurs susceptibles d’influencer la fonction et le confort.
La prise en charge peut ensuite être adaptée aux éléments retrouvés : techniques manuelles lorsqu’elles sont pertinentes, conseils de mouvement, adaptation de certaines contraintes et réévaluation de l’évolution.
Cette démarche peut aussi permettre d’agir lorsqu’une modification fonctionnelle commence à devenir gênante, sans attendre qu’elle prenne une place importante dans le quotidien. Cela ne signifie pas qu’un bilan ostéopathique systématique chez une personne sans symptôme permette de prévenir une future lombalgie.
L’ostéopathie trouve ainsi une place complémentaire pour une plainte ou une modification fonctionnelle appropriée, sans chercher à imposer une posture parfaite, à corriger systématiquement une asymétrie ni à promettre qu’une consultation évitera une douleur future.
En résumé
Croiser les jambes n’est pas une mauvaise posture en soi. Cette position modifie réellement les appuis ainsi que l’orientation des hanches et du bassin, mais cela ne signifie pas qu’une articulation est déplacée ni qu’un mal de dos va nécessairement apparaître.
Croiser les jambes peut même être une façon parmi d’autres de varier sa position lorsqu’on reste assis. En revanche, une habitude très répétée, prolongée et toujours identique peut être associée à certaines adaptations fonctionnelles. Cela ne prouve pas qu’elle provoque une douleur, mais cela rappelle qu’une posture ne doit pas être considérée indépendamment de sa durée, de sa répétition et de notre capacité à en changer.
Il n’est donc pas nécessaire de compter combien de fois vous croisez la jambe droite ou la gauche. La priorité est plus simple : bouger, varier les positions et conserver plusieurs façons confortables de s’installer.
Et si une mobilité, une position ou un mouvement deviennent durablement moins bien tolérés, il est plus utile de comprendre ce qui a changé que de partir du principe qu’un bassin doit être « remis en place ».
