Regarder son téléphone avec la tête penchée change réellement notre posture. Lorsque l’écran est tenu bas, la tête et le cou se fléchissent davantage et le haut du tronc peut lui aussi s’enrouler. Répétée de nombreuses fois dans la journée, cette façon d’utiliser le smartphone constitue donc une véritable exposition posturale.
Mais cela ne signifie pas que le téléphone « abîme les cervicales », qu’une tête penchée provoque automatiquement une douleur ou qu’une posture observée pendant l’utilisation devient forcément une déformation durable.
C’est pourtant autour de cette idée qu’est apparu le terme « text neck », parfois traduit par « cou du texto » : à force de regarder son téléphone vers le bas, le cou finirait par souffrir, voire par se déformer.
La réalité est plus intéressante que cette opposition entre « mauvaise posture dangereuse » et « posture sans aucune importance ». Certains usages importants du smartphone sont associés à davantage de cervicalgies. L’utilisation du téléphone modifie réellement la position de la tête et du tronc. Mais l’angle du cou ne suffit pas à prédire qui aura mal, et les données ne permettent pas de faire du « text neck » un diagnostic causal simple.
Alors, que change réellement le smartphone ? Que signifient les fameux « 27 kg sur les cervicales » ? La durée d’utilisation compte-t-elle ? Et faut-il vraiment tenir son téléphone à hauteur des yeux ?
Le « text neck » est-il vraiment un diagnostic ?
Le terme « text neck » est largement utilisé sur internet, dans les médias et dans une partie de la littérature scientifique. Pourtant, il ne correspond pas à un diagnostic défini de manière uniforme.
Une revue consacrée précisément à sa définition a retrouvé des descriptions très différentes selon les études : certaines insistent sur la flexion de la tête, d’autres sur l’utilisation importante du smartphone, les contraintes mécaniques ou encore la présence de symptômes (Grasser et al., 2023).
Cette distinction évite deux erreurs opposées : considérer toute douleur après utilisation du téléphone comme un « text neck », ou nier l’intérêt de cette exposition simplement parce que ce diagnostic n’est pas clairement établi.
Que change réellement le smartphone dans notre posture ?
Lorsque le téléphone est tenu assez bas, la tête s’incline naturellement vers l’écran.
Les études biomécaniques confirment que l’utilisation d’un smartphone peut modifier plusieurs éléments observables :
- augmenter la flexion de la tête et du cou ;
- déplacer davantage la tête vers l’avant ;
- modifier l’activité de certains muscles cervicaux et des épaules.
Ces modifications sont retrouvées dans les études biomécaniques consacrées à l’utilisation du smartphone (Eitivipart et al.).
Mais l’effet ne s’arrête pas forcément aux cervicales.
Des mesures réalisées pendant l’utilisation réelle retrouvent également davantage de flexion du haut du thorax lorsque les participants utilisent leur téléphone (Szeto et al., 2020).
D’autres travaux expérimentaux montrent que certaines tâches sur smartphone peuvent également modifier :
- la cyphose thoracique ;
- l’inclinaison du tronc ;
- certains paramètres lombaires selon la position et la tâche.
Autrement dit, la posture souvent décrite comme « avachie » devant un téléphone correspond bien à quelque chose d’observable : le téléphone tenu près du corps peut s’accompagner d’une tête plus basse et d’un haut du tronc davantage fléchi.
Cela ne signifie pas pour autant que cette organisation soit systématiquement mauvaise ou pathologique.
Un livre peut lui aussi nous faire regarder fortement vers le bas. La particularité pratique du smartphone n’est donc pas qu’il créerait une position totalement nouvelle pour le corps.
Elle tient surtout à la place qu’il occupe aujourd’hui dans le quotidien : il est portable, disponible presque partout, tenu directement dans les mains et utilisé au cours de nombreuses séquences répétées pendant la journée.
Les modifications posturales liées à son utilisation ne sont d’ailleurs pas observées uniquement chez l’adulte. Elles sont également étudiées chez les enfants et les adolescents, sans que cela permette d’en déduire une déformation future (Tsang et al., 2023 ; Abdel-Aziem et al., 2022).
Votre tête « pèse-t-elle vraiment 27 kg » quand vous regardez votre téléphone ?
C’est probablement l’affirmation la plus connue autour du « text neck ».
Elle vient d’un modèle biomécanique publié en 2014 par Kenneth Hansraj. Celui-ci estimait que les forces que doit équilibrer le système cervical augmentent à mesure que la tête s’incline vers l’avant (Hansraj, 2014).
Votre tête ne devient évidemment pas plus lourde.
Ce qui augmente, c’est le bras de levier et donc l’effort mécanique calculé sur le système cervical.
Le modèle illustre ainsi un principe biomécanique réel. En revanche, il n’a pas suivi des utilisateurs de smartphones pour vérifier s’ils développaient davantage de douleurs, de lésions, d’arthrose ou de dégénérescence.
Dire « à 60°, votre tête pèse 27 kg et abîme vos cervicales » transforme donc un calcul mécanique en conclusion clinique que cette étude ne démontre pas.
Une augmentation de contrainte n’est pas synonyme de lésion.
Smartphone et douleurs cervicales : association ou véritable causalité ?
Association : Certaines études retrouvent davantage de cervicalgies chez les personnes correspondant à différentes définitions d’un usage important ou problématique du smartphone. Une méta-analyse publiée en 2025 confirme cette association (Chen et al., 2025).
Causalité : Mais une association ne prouve pas que le smartphone est à lui seul la cause de la douleur.
Les personnes étudiées diffèrent aussi par leur activité physique, leur sommeil, leur stress, leur travail, leurs autres écrans, leurs antécédents de cervicalgie ou de nombreux autres facteurs. Les études n’utilisent pas non plus toutes la même définition d’un usage « excessif ».
Une revue ayant spécifiquement examiné la question de la causalité n’a pas retrouvé d’arguments suffisants pour conclure que le « text neck » provoque les cervicalgies (Resende et al., 2025).
Une étude longitudinale apporte une information particulièrement intéressante : des participants sans cervicalgie au départ ont été suivis pendant douze mois, avec mesure de leur flexion cervicale pendant l’utilisation du smartphone. L’angle observé n’a pas permis de prédire qui développerait ensuite une douleur au cou (Correia et al., 2025).
Cela ne signifie pas que la manière d’utiliser son téléphone n’a aucune importance.
Cela signifie qu’une explication du type « plus votre tête est penchée, plus vous aurez mal au cou » est trop simple.
Pour approfondir cette distinction, voir notre article consacré à pourquoi une posture n’explique pas à elle seule une douleur.
Angle, durée, répétition : qu’est-ce qui compte vraiment ?
Si l’angle ne suffit pas à expliquer la douleur, on pourrait être tenté de désigner un autre coupable : le nombre d’heures passées sur le téléphone.
Là encore, les données ne permettent pas de fixer une règle universelle.
Il n’existe pas aujourd’hui de durée précise au-delà de laquelle utiliser son smartphone provoquerait automatiquement une cervicalgie.
Le temps total passé sur l’écran ne raconte d’ailleurs pas toute l’histoire.
Dans une grande cohorte d’adolescents, l’utilisation du smartphone était associée à des symptômes ultérieurs du cou et des épaules ainsi qu’à des symptômes lombaires. Mais la durée totale ne suivait pas un simple modèle « plus d’heures = plus de douleur ». La manière dont l’utilisation était organisée — notamment certaines caractéristiques des séquences ou des activités réalisées — apportait également des informations (Toh et al., 2020).
La durée reste ainsi pertinente, mais dans un contexte plus large : longueur des séquences, répétition, positions adoptées, activité réalisée sur le téléphone, autres écrans, activité physique générale, récupération, sommeil et antécédents de douleur peuvent tous contribuer à la manière dont le corps tolère cette exposition.
Il n’existe donc pas un chronomètre valable pour tout le monde.
Un repère plus utile consiste à observer comment votre cou et le reste de votre corps réagissent, et à changer de situation lorsque l’inconfort augmente plutôt que d’attendre d’avoir dépassé une limite horaire supposée.
Le smartphone peut-il modifier ou déformer notre posture ?
Voir quelqu’un utiliser quotidiennement son téléphone avec la tête et le haut du tronc fléchis peut donner l’impression que son corps va progressivement « rester comme ça ».
Il faut ici distinguer deux choses très différentes.
Pendant une tâche : Oui, la forme du rachis peut changer pendant une tâche. Les angles entre certaines vertèbres ou les courbures du tronc ne sont pas figés : ils se modifient lorsque nous nous asseyons, regardons vers le bas, marchons ou utilisons un téléphone.
Une étude radiographique récente réalisée pendant une tâche de texting retrouve ainsi plusieurs modifications segmentaires cervicales, particulièrement en position assise. Pourtant, la lordose cervicale globale n’était pas significativement modifiée (Simonovich et al., 2025).
Déformation durable : Observer une courbure différente pendant l’utilisation n’équivaut donc pas à démontrer une déformation durable. Les données actuelles ne permettent pas d’affirmer qu’un usage ordinaire du smartphone provoque une hypercyphose, une hyperlordose ou une déformation permanente des cervicales.
Certaines études observationnelles commencent à rechercher des associations entre usage problématique du smartphone et paramètres musculaires ou discaux chez des personnes souffrant déjà de cervicalgie chronique.
Mais ces associations restent modestes et ne permettent pas de savoir si le téléphone est à l’origine des différences observées, ni même dans quel sens va la relation (Cankurtaran et al., 2026).
Une adaptation corporelle, une position observée, une caractéristique morphologique et une pathologie ne sont pas synonymes.
Faut-il tenir son téléphone à hauteur des yeux ?
Remonter le téléphone réduit mécaniquement la flexion du cou. Si cette modification vous rend plus confortable, elle peut être utile.
Une petite étude expérimentale a montré qu’une installation permettant de regarder l’écran avec moins de flexion pouvait diminuer certaines sollicitations musculaires et l’inconfort chez des participants symptomatiques (Tang et al., 2021).
Mais cela ne signifie pas qu’il faudrait maintenant tenir son téléphone à hauteur des yeux toute la journée.
Garder les bras constamment relevés serait peu réaliste et pourrait simplement déplacer la contrainte vers les épaules.
D’autres adaptations sont possibles. Soutenir les avant-bras peut par exemple réduire certaines sollicitations musculaires du cou et des épaules pendant l’utilisation du smartphone (Tapanya et al., 2021).
Selon la situation, vous pouvez donc :
- remonter ponctuellement le téléphone ;
- soutenir les avant-bras ;
- changer de position ;
- interrompre une position devenue inconfortable ;
- alterner simplement les façons d’utiliser l’appareil.
L’objectif n’est pas de remplacer une « mauvaise posture » par une nouvelle posture obligatoire.
Il est de disposer de plusieurs façons de faire et de pouvoir en changer lorsque l’une d’elles devient moins confortable.
Que faire si votre téléphone semble augmenter vos douleurs cervicales ?
Si une gêne revient régulièrement pendant ou après l’utilisation du smartphone, commencez par observer les circonstances dans lesquelles elle apparaît.
Demandez-vous notamment si elle survient davantage :
- pendant certaines activités sur le téléphone ;
- lors de longues séquences sans changement de position ;
- après une journée comportant beaucoup d’écrans ;
- lorsque vous êtes fatigué ;
- lorsque vous avez peu bougé.
Certaines applications ou certains usages peuvent aussi vous amener à rester plus longtemps que prévu devant l’écran. Cela ne signifie pas que les réseaux sociaux provoquent directement une posture ou une douleur particulière, mais la façon dont une activité prolonge l’exposition peut faire partie du contexte à observer.
Les recommandations récentes concernant les cervicalgies non spécifiques donnent une place importante à l’activité, à l’autogestion et, lorsqu’ils sont adaptés à la situation, aux exercices (Clinical Practice Guideline: Nonspecific Neck Pain, 2025).
L’objectif n’est donc pas d’attendre d’avoir trouvé la « bonne » posture avant de recommencer à bouger.
Cet article ne permet en revanche pas de prescrire un programme d’exercices individuel. Si la douleur persiste, récidive souvent ou limite progressivement vos activités, une évaluation devient plus utile qu’une succession de corrections ergonomiques improvisées.
Quand une douleur cervicale mérite-t-elle une consultation ?
Une douleur apparue devant le téléphone n’est pas forcément causée uniquement par le téléphone.
Lorsqu’elle reste modérée, fluctuante et compatible avec vos activités habituelles, quelques adaptations et le maintien du mouvement peuvent être raisonnables.
Mais il ne faut pas attribuer automatiquement toute douleur au « text neck ».
Pour approfondir les cervicalgies, leur évolution et les situations nécessitant un avis médical, consultez notre guide sur les douleurs cervicales et le torticolis.
Quelle place pour l’ostéopathie ?
Lorsqu’une cervicalgie apparaît dans un contexte d’utilisation importante du smartphone, une consultation ostéopathique ne consiste pas à « corriger un text neck » ni à remettre la tête ou la colonne dans un axe supposé idéal.
Elle permet surtout d’évaluer la plainte dans son ensemble.
L’ostéopathe peut préciser les circonstances d’apparition, la durée et les situations dans lesquelles les symptômes augmentent, examiner la mobilité et la fonction cervicales et thoraciques, rechercher les mouvements ou positions qui modifient la gêne et replacer l’utilisation du smartphone parmi les autres contraintes du quotidien.
Selon la situation, la prise en charge peut associer des techniques manuelles adaptées, des conseils sur le mouvement et l’activité ainsi qu’une réflexion sur les habitudes qui semblent réellement influencer les symptômes.
Le but n’est pas de vous apprendre à rester parfaitement droit ni de prétendre qu’une seule habitude explique toutes vos douleurs.
Il est de mieux comprendre ce qui participe à votre gêne, de retrouver davantage de confort et de capacité dans vos activités quotidiennes et d’orienter vers un autre professionnel lorsque la situation le nécessite.
Conclusion
Le smartphone n’est donc ni un objet totalement neutre pour notre posture, ni la cause automatique d’une maladie appelée « text neck ».
Lorsqu’il est tenu bas, il favorise réellement davantage de flexion de la tête et du cou et peut entraîner une organisation plus fléchie du haut du tronc. Sa place dans le quotidien en fait aussi une exposition particulièrement répétée.
Cette réalité biomécanique ne permet cependant pas de transformer chaque posture avachie en pathologie.
Les données actuelles ne permettent pas de résumer le risque à un angle de tête, au fameux chiffre des « 27 kg » ou à un nombre universel d’heures. Elles ne démontrent pas non plus qu’un usage ordinaire du téléphone déforme automatiquement le rachis.
La manière dont l’utilisation s’organise compte davantage : longues séquences, répétition, variation des positions, autres écrans, niveau d’activité et contexte individuel participent tous à la façon dont cette exposition est tolérée.
Vous n’avez donc pas besoin de vous interdire de regarder vers le bas ni de tenir votre téléphone à hauteur des yeux en permanence.
Il est plus utile de pouvoir varier : parfois faire venir l’écran vers les yeux, parfois soutenir les bras, parfois changer de position et surtout continuer à bouger.
