Quand on parle de troubles musculosquelettiques au travail, on pense facilement aux gestes répétitifs, aux efforts, à la manutention ou aux positions maintenues. Pourtant, une même tâche ne sollicite pas forcément le corps de la même manière selon le rythme imposé, le temps disponible, les possibilités de varier l’activité, les marges de manœuvre ou le soutien dont dispose la personne.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les TMS sont considérés comme multifactoriels : les contraintes physiques comptent, mais l’organisation du travail et certains facteurs psychosociaux peuvent également faire partie de la situation.
Source : INRS — Troubles musculosquelettiques : facteurs de risque.
Facteurs psychosociaux, RPS et stress : de quoi parle-t-on ?
Ces termes sont souvent utilisés ensemble, mais ils ne désignent pas exactement la même chose.
Les facteurs psychosociaux du travail concernent différentes caractéristiques du contenu du travail, de son organisation ou des relations professionnelles susceptibles d’influencer la santé : intensité et temps de travail, autonomie, rapports sociaux, certaines exigences émotionnelles, conflits de valeurs ou encore insécurité de la situation professionnelle.
Les risques psychosociaux, ou RPS, apparaissent lorsque ces dimensions du travail exposent les personnes à des situations susceptibles de porter atteinte à leur santé.
Le stress professionnel constitue encore autre chose. Il peut notamment apparaître lorsqu’une personne perçoit un décalage entre ce que la situation lui demande et les ressources dont elle estime disposer pour y répondre.
Le stress peut donc intervenir dans certaines situations, mais il ne résume ni l’ensemble des facteurs psychosociaux ni l’ensemble des liens possibles avec les TMS.
Quels facteurs psychosociaux sont associés aux TMS ?
Les recherches ne donnent pas exactement le même poids à tous les facteurs psychosociaux ni à tous les TMS. Les résultats peuvent varier selon le métier, la région du corps étudiée, la durée d’exposition ou la manière dont les contraintes sont mesurées.
Certaines dimensions sont néanmoins retrouvées de façon régulière.
Intensité du travail, pression temporelle et cadence
Une quantité de travail importante, des délais serrés ou une forte pression temporelle peuvent représenter une contrainte psychosociale.
Mais leur effet potentiel ne s’arrête pas au ressenti de la personne.
Un rythme plus soutenu peut aussi signifier :
- davantage de gestes dans un temps donné ;
- moins de possibilités de varier l’activité ;
- des positions maintenues plus longtemps ;
- moins de possibilités de réguler son rythme ou de récupérer.
La frontière entre « contrainte psychosociale » et « contrainte physique » n’est donc pas toujours aussi nette qu’elle pourrait le sembler.
Autonomie et marges de manœuvre
Pouvoir modifier son rythme, alterner certaines tâches, choisir une manière différente de réaliser une activité ou signaler qu’une organisation devient difficile donne au salarié des possibilités d’adaptation.
À l’inverse, une faible autonomie peut limiter ces ajustements.
Les études consacrées aux facteurs psychosociaux retrouvent régulièrement des associations entre une faible latitude décisionnelle ou un faible contrôle sur le travail et différents symptômes ou troubles musculosquelettiques.
Soutien social et relations de travail
Le soutien des collègues ou de la hiérarchie ne remplace ni un matériel adapté ni une prévention des contraintes physiques.
Il peut toutefois modifier la manière dont une difficulté est gérée : possibilité de demander de l’aide, de signaler un problème, de répartir différemment une tâche ou de rechercher une solution avant que la situation ne se prolonge.
Le faible soutien social fait partie des facteurs régulièrement associés à différentes atteintes musculosquelettiques dans les synthèses disponibles.
Sources : INRS — Effets des expositions psychosociales sur la santé des salariés, TP 57 ; Bezzina et al., 2023 — revue systématique des études longitudinales.
L’Assurance Maladie cite également parmi les facteurs psychosociaux pertinents la pression temporelle, le manque d’autonomie, le manque de soutien social ou certaines situations de monotonie, en rappelant leur lien avec l’organisation du travail.
Source : Assurance Maladie / Risques professionnels — TMS : pourquoi et comment agir ?
D’autres dimensions, comme la reconnaissance, certaines relations professionnelles dégradées ou l’insécurité de l’emploi, peuvent aussi être pertinentes selon les études et les situations. Elles ne doivent toutefois pas être transformées en une liste de causes automatiques de douleurs.
Comment l’organisation du travail peut-elle modifier les contraintes physiques ?
C’est probablement le point le plus important pour comprendre l’articulation entre organisation, facteurs psychosociaux et TMS.
L’organisation du travail ne change pas seulement la façon dont une personne ressent son activité. Elle peut modifier la façon dont le travail est physiquement réalisé.
Prenons un même geste répété.
Son niveau de sollicitation dépendra notamment :
- de sa fréquence ;
- de la force nécessaire ;
- de sa durée ;
- de la possibilité de changer de tâche ;
- du rythme imposé ;
- des ressources humaines et matérielles disponibles ;
- des marges permettant d’adapter l’activité.
Une modification des objectifs, des effectifs, de la cadence ou de l’organisation peut donc modifier l’exposition biomécanique sans que le geste lui-même ait changé.
Les travaux issus de la cohorte française COSALI illustrent cette articulation : certaines caractéristiques psychosociales et organisationnelles peuvent être associées indirectement aux troubles musculosquelettiques en passant notamment par les expositions biomécaniques.
Cette logique apparaît particulièrement bien lorsqu’on étudie la répétition, la cadence, la fatigue et la récupération au travail.
Organisation du travail : trois dimensions à analyser ensemble
Dans une même situation de travail, plusieurs dimensions peuvent coexister. Elles doivent être examinées ensemble plutôt que comme des causes isolées.
Contraintes biomécaniques
- Cadence
- Répétition
- Effort
- Durée d’exposition
Facteurs psychosociaux
- Intensité et demande de travail
- Autonomie et marges de manœuvre
- Soutien et relations de travail
Régulation et récupération
- Variation des tâches
- Adaptation du rythme
- Entraide
- Possibilités de récupération
Sources : INRS — Facteurs de risque des TMS ; Bodin et al., 2022 — cohorte COSALI.
Pourquoi ne faut-il pas opposer facteurs physiques et psychosociaux ?
Dans le travail réel, les expositions ne se présentent pas les unes après les autres.
Une personne peut simultanément :
- répéter certains gestes ;
- travailler sous contrainte temporelle ;
- disposer de peu de possibilités de modifier la tâche ;
- rencontrer des difficultés de récupération ;
- recevoir peu de soutien lorsqu’un problème apparaît.
Ces facteurs peuvent donc être co-exposés dans une même situation professionnelle.
Cela ne signifie pas qu’ils se multiplient systématiquement entre eux selon une formule prévisible. Les interactions précises dépendent des situations, des expositions et des troubles étudiés.
L’objectif est donc d’identifier quels facteurs sont présents, comment ils s’articulent et sur lesquels il est réellement possible d’agir.
Le stress provoque-t-il les TMS ?
Dire que « le stress provoque les TMS » serait trop simple.
Les recherches retrouvent des associations entre certaines expositions psychosociales et des douleurs ou des troubles musculosquelettiques. Des études longitudinales, qui suivent les travailleurs dans le temps, renforcent l’intérêt de ces relations en permettant d’étudier si certaines expositions précèdent l’apparition ou l’évolution des symptômes.
Mais une association observée dans une population ne permet pas d’affirmer qu’un facteur précis est la cause du TMS d’une personne.
Plusieurs éléments doivent rester en tête.
D’abord, les TMS sont multifactoriels : les sollicitations physiques, l’organisation du travail, différents facteurs psychosociaux et des caractéristiques individuelles peuvent se combiner.
Ensuite, toutes les études ne mesurent pas le même résultat. Une douleur déclarée, des symptômes musculosquelettiques et un TMS diagnostiqué ne correspondent pas exactement à la même chose.
Enfin, les relations peuvent parfois fonctionner dans les deux sens : une douleur persistante peut elle-même modifier la manière dont une personne perçoit son travail ou ses ressources.
Le stress peut donc faire partie des mécanismes envisagés dans certaines situations. Il peut notamment s’accompagner de modifications du tonus musculaire, de la récupération ou de la perception de la douleur.
Cela reste très différent d’une affirmation du type : « cette douleur est causée par le stress ».
Stress et TMS : association ne veut pas dire cause individuelle
Ce que les études permettent de dire
- Certaines expositions psychosociales au travail sont associées à des douleurs ou à des TMS.
- Plusieurs de ces associations sont également retrouvées dans des études longitudinales.
- Le stress peut faire partie des mécanismes envisagés dans certaines situations.
Ce qu’elles ne permettent pas de conclure
- Qu’un TMS individuel est causé par le stress.
- Qu’un facteur psychosocial explique, à lui seul, une douleur.
- Qu’une douleur serait « psychologique » parce que des facteurs psychosociaux sont présents.
Sources : Bezzina et al., 2023 ; INRS — TP 57, Effets des expositions psychosociales sur la santé des salariés.
Prévenir les TMS : agir aussi sur le travail réel
La prévention des TMS ne peut pas reposer uniquement sur des recommandations individuelles du type « tenez-vous mieux », « détendez-vous » ou « gérez mieux votre stress ».
Ces conseils peuvent parfois avoir une utilité dans un contexte précis, mais ils ne corrigent pas :
- une cadence inadaptée ;
- un manque de moyens ;
- une tâche trop exigeante ;
- de faibles possibilités de variation ;
- une organisation qui laisse peu de marges de manœuvre.
Une démarche de prévention cherche donc à comprendre le travail réellement effectué, puis à identifier les déterminants susceptibles d’être modifiés : tâches, outils, organisation, ressources, rythme, coopération ou possibilités de récupération.
L’INRS place précisément l’analyse puis la transformation des situations de travail au centre de sa démarche de prévention des TMS.
Source : INRS — Démarche de prévention des TMS.
Quand une douleur est déjà présente, faut-il agir sur la personne ou sur le travail ?
Souvent, la réponse n’est pas « l’un ou l’autre ».
Il faut distinguer deux niveaux :
- prendre en charge la personne qui présente des symptômes ;
- examiner les conditions de travail lorsqu’elles peuvent participer au problème.
Ces démarches peuvent avancer en parallèle.
Lorsque la situation de travail doit être examinée
Si une douleur apparaît ou s’aggrave régulièrement dans certaines situations professionnelles, il peut être pertinent d’examiner les tâches concernées, les contraintes physiques, le rythme, les possibilités de variation, l’organisation ou les marges de manœuvre.
Le service de prévention et de santé au travail, le médecin du travail ou des compétences en ergonomie peuvent alors avoir une place importante selon la situation.
Une prise en charge individuelle ne remplace pas une action nécessaire sur le travail lui-même.
Lorsque la douleur nécessite une prise en charge individuelle
Une douleur persistante, importante, inhabituelle ou qui limite progressivement certaines activités mérite une évaluation adaptée.
Le professionnel à solliciter dépend du problème à résoudre : question médicale, rééducation, santé au travail, analyse du poste ou plainte fonctionnelle.
Et l’ostéopathie ?
Pour certaines plaintes musculosquelettiques compatibles, une consultation ostéopathique peut avoir une place complémentaire, éventuellement parallèlement aux autres démarches nécessaires.
L’ostéopathe peut notamment évaluer si la plainte relève de son champ, proposer une prise en charge manuelle individualisée lorsqu’elle est pertinente, discuter de mouvement ou d’activité et orienter lorsque la situation nécessite un autre professionnel.
Cette prise en charge reste toutefois située au niveau de la personne. Elle ne modifie pas une cadence de production, un manque d’autonomie, une organisation défaillante ou un risque psychosocial.
L’ostéopathie peut donc accompagner certaines plaintes musculosquelettiques sans se substituer à la prévention collective lorsque le travail lui-même doit évoluer.
Conclusion
Comprendre les TMS au travail demande d’aller plus loin qu’une opposition entre « contraintes physiques » et « stress ».
L’organisation du travail peut influencer le rythme, les possibilités d’adaptation, la récupération et l’exposition à certaines contraintes physiques ou psychosociales. Ces facteurs peuvent se combiner, sans pour autant permettre d’attribuer automatiquement une douleur ou un TMS à une cause unique.
