Aider une personne à se relever, la repositionner dans son lit, l’accompagner aux toilettes ou participer à sa toilette fait partie du quotidien de nombreux aides-soignants. Pourtant, deux soins apparemment similaires ne sollicitent pas forcément le corps de la même manière.
L’effort nécessaire dépend aussi des capacités de la personne accompagnée, de l’espace disponible, du matériel accessible, de la possibilité d’être aidé par un collègue, du rythme de travail et de l’accumulation des tâches.
Pourquoi le travail d’aide-soignant sollicite-t-il autant le corps ?
Les TMS regroupent différentes atteintes de l’appareil locomoteur pouvant notamment concerner les muscles, les tendons, les articulations ou certains nerfs. Toutes les douleurs ressenties au travail ne correspondent donc pas automatiquement à un TMS.
Dans le cadre professionnel, ces troubles sont considérés comme multifactoriels. L’INRS distingue notamment les efforts, la répétition et les positions contraignantes, mais aussi l’environnement de travail et différents facteurs psychosociaux ou organisationnels.
Source : INRS — Facteurs de risque des troubles musculosquelettiques .
Chez les aides-soignants, plusieurs contraintes peuvent se retrouver au cours d’un même service : accompagner une personne qui se déplace difficilement, travailler autour d’un lit, maintenir momentanément une position inconfortable pendant un soin, répéter certaines tâches ou intervenir dans un espace réduit.
L’Assurance Maladie identifie ainsi l’activité physique et les manutentions de personnes parmi les risques professionnels importants du secteur de l’aide et des soins à la personne.
Source : Assurance Maladie — Risques professionnels dans le secteur de l’aide et des soins à la personne .
Mobiliser une personne ne revient pas simplement à porter une charge
Parler de « manutention » peut donner l’impression qu’un patient ou un résident serait comparable à un objet à déplacer. La réalité du soin est différente.
Une personne peut participer totalement, partiellement ou très peu à son déplacement. Ses capacités peuvent également changer en fonction de son état de santé, de sa fatigue ou du moment de la journée.
Le rôle du professionnel consiste donc aussi à accompagner ce que la personne peut réaliser elle-même.
C’est l’un des principes de la démarche ALM, pour « accompagnement de la mobilité de la personne aidée », développée par l’INRS. Elle invite notamment à tenir compte des capacités de la personne, de l’environnement et des aides disponibles plutôt qu’à faire reposer systématiquement la mobilisation sur l’effort physique du soignant.
Cette démarche relève cependant d’une formation professionnelle spécifique. Un article grand public ne peut donc pas remplacer l’apprentissage d’un transfert, d’un repositionnement ou de l’utilisation d’un équipement.
Le principe à retenir est plus large : avant de chercher une « bonne technique » universelle, il faut comprendre la situation dans laquelle la mobilisation est réalisée.
Transferts et repositionnements ne sont qu’une partie du problème
Un transfert du lit au fauteuil peut être exigeant, mais il ne résume pas à lui seul les contraintes physiques du métier.
Celles-ci peuvent également apparaître lorsqu’il faut travailler penché autour d’un lit, aider une personne pendant sa toilette, participer à un repositionnement, accompagner une marche difficile ou répéter des gestes similaires au cours de la journée.
L’environnement compte lui aussi : manque d’espace autour du lit, mobilier difficile à déplacer, équipement éloigné ou conditions rendant la coopération plus difficile.
Il est donc rarement pertinent de rechercher un mouvement unique qui expliquerait à lui seul une douleur. Les contraintes peuvent s’additionner : effort, répétition, position, durée, espace disponible, fatigue et récupération.
Le dos est souvent concerné dans les métiers physiquement exigeants, mais les épaules et les membres supérieurs peuvent également être sollicités.
Si la lombalgie devient le problème principal, notre article consacré au mal de dos au travail et à ses facteurs professionnels permet d’approfondir spécifiquement ce sujet.
Pourquoi les « bons gestes » ne suffisent pas
La formation aux mobilisations et aux techniques professionnelles reste utile. Mais faire reposer toute la prévention sur la façon dont l’aide-soignant se positionne conduit à oublier une partie essentielle du problème : le professionnel ne maîtrise pas seul ses conditions de travail.
Même un soignant correctement formé peut rencontrer des difficultés si :
- le matériel nécessaire n’est pas disponible au moment du soin ;
- l’espace ne permet pas de l’utiliser facilement ;
- il est difficile d’obtenir l’aide d’un collègue ;
- les situations exigeantes se succèdent avec peu de récupération ;
- l’organisation laisse peu de marge pour adapter le soin à la situation.
Les données de synthèse disponibles sur la formation aux techniques de manutention vont dans le même sens : une formation utilisée isolément ne doit pas être présentée comme une stratégie suffisante pour prévenir à elle seule les douleurs ou lésions musculosquelettiques chez les professionnels de santé.
Cela ne signifie pas que les gestes professionnels ou la formation soient inutiles. Ils constituent une partie de la prévention, à condition que l’environnement de travail permette réellement d’appliquer ce qui a été appris.
Aides techniques, binôme et organisation : trois leviers à regarder ensemble
Les aides techniques peuvent contribuer à réduire certaines contraintes physiques lors des mobilisations. Mais leur simple présence dans un établissement ne garantit pas qu’elles puissent être utilisées chaque fois qu’elles seraient pertinentes.
Pour être réellement utiles, elles doivent notamment être adaptées, accessibles et compatibles avec la situation de soin et l’environnement.
Source : INRS — démarche « Accompagner la mobilité de la personne aidée (ALM) ».
La coopération joue également un rôle. Certaines situations deviennent plus difficiles lorsqu’un professionnel intervient seul alors que le soin gagnerait à être réalisé avec une aide supplémentaire.
L’Assurance Maladie cite notamment la difficulté à travailler en binôme et certaines contraintes d’espace parmi les problématiques rencontrées dans le secteur.
Source : Assurance Maladie — Risques professionnels dans le secteur de l’aide et des soins à la personne .
Enfin, une même tâche n’est pas vécue de la même façon lorsqu’elle survient isolément ou après plusieurs heures de sollicitations répétées. Le rythme de travail et les possibilités de récupération peuvent donc modifier la façon dont les contraintes s’accumulent.
La prévention doit ainsi regarder simultanément les compétences du professionnel, les équipements disponibles, l’environnement, la coopération et l’organisation.
Cette approche évite de faire porter à l’aide-soignant la responsabilité exclusive d’une douleur dont les déterminants peuvent être beaucoup plus larges.
Situations de travail : quelles contraintes et quels leviers regarder ?
Une même tâche ne sollicite pas toujours le corps de la même manière. Ce tableau ne décrit pas une technique de manutention : il aide à repérer les éléments à examiner lorsqu’une situation devient particulièrement exigeante.
| Situation de travail | Contraintes à considérer | Leviers à examiner |
|---|---|---|
| Mobilisation ou repositionnement d’une personne | Capacités de participation de la personne aidée ; effort nécessaire ; espace disponible ; aides techniques accessibles ; possibilité d’être aidé par un collègue. | Tenir compte de ce que la personne peut réaliser elle-même ; disposer d’aides adaptées et accessibles ; favoriser un environnement et une coopération compatibles avec la situation. |
| Soin réalisé autour du lit | Position de travail maintenue ou contraignante ; accès autour du lit ; espace disponible ; répétition ou durée de la tâche ; matériel nécessaire. | Améliorer autant que possible l’accès et l’organisation de l’espace ; disposer du matériel utile à proximité ; repérer les situations qui imposent régulièrement des contraintes importantes. |
| Succession de soins ou de tâches répétées | Répétition ; accumulation des efforts ; rythme de travail ; durée du service ; possibilités de récupération. | Identifier les séquences particulièrement exigeantes ; prendre en compte la répartition des tâches, le rythme et les possibilités de récupération dans l’organisation du travail. |
| Situation nécessitant du matériel ou une coopération | Disponibilité et accessibilité de l’aide technique ; espace permettant son utilisation ; possibilité de travailler à deux ; contraintes de temps et d’organisation. | Anticiper autant que possible l’accès au matériel et la coopération ; intégrer ces besoins dans l’organisation plutôt que de faire reposer toute la contrainte sur le professionnel seul. |
Repères : INRS — facteurs de risque des TMS et démarche ALM ; Assurance Maladie — aide et soins à la personne.
Une douleur qui revient au travail mérite d’être comprise
Avoir mal après une journée difficile ne signifie pas automatiquement être atteint d’un TMS. En revanche, une douleur qui revient régulièrement, s’intensifie ou commence à limiter certaines tâches ne doit pas être banalisée.
Une gêne ponctuelle qui régresse rapidement n’a pas le même enjeu qu’une douleur qui revient lors des mêmes soins, modifie progressivement les mouvements ou rend certaines tâches difficiles.
Deux questions sont alors utiles :
- que se passe-t-il au niveau de la plainte elle-même ?
- quelles situations de travail semblent la déclencher ou l’entretenir ?
Selon la réponse, plusieurs professionnels peuvent intervenir avec des rôles différents.
Un avis médical devient particulièrement pertinent lorsqu’un diagnostic est nécessaire, que les symptômes sont inhabituels, importants ou s’aggravent.
Le service de prévention et de santé au travail, notamment le médecin du travail, peut intervenir lorsque la difficulté concerne l’interface entre la santé et le poste : répétition de situations problématiques, difficulté à effectuer certaines tâches, besoin d’adaptation ou maintien dans l’emploi.
La kinésithérapie peut être indiquée lorsqu’une rééducation, une récupération fonctionnelle ou un accompagnement actif sont nécessaires.
L’ostéopathie peut, de son côté, s’intégrer au parcours pour certaines plaintes musculosquelettiques ou fonctionnelles compatibles.
Pour mieux comprendre le rôle respectif de ces professionnels sans les opposer, consultez notre article pour savoir quel professionnel solliciter en santé au travail.
Quelle place pour l’ostéopathie lorsqu’une douleur est liée au contexte professionnel ?
L’ostéopathie agit sur la plainte de la personne ; elle ne transforme pas à elle seule les conditions dans lesquelles cette personne travaille.
Si une difficulté est favorisée par un équipement inaccessible, un espace contraint ou une organisation problématique, ces facteurs doivent continuer à être pris en compte même si la douleur est parallèlement accompagnée en consultation.
Pour certaines plaintes musculosquelettiques ou fonctionnelles compatibles, une consultation ostéopathique peut néanmoins trouver sa place en parallèle des autres démarches utiles.
L’ostéopathe peut notamment s’intéresser à l’histoire de la douleur, à son évolution, aux mouvements qui la déclenchent ou l’aggravent, à son retentissement fonctionnel et au contexte professionnel dans lequel elle apparaît.
L’examen permet ensuite d’apprécier si la situation paraît compatible avec une prise en charge ostéopathique et d’adapter celle-ci au motif de consultation. Il permet également d’identifier les situations dans lesquelles un autre avis ou une autre prise en charge doit être privilégié.
Lorsque la situation s’y prête, la consultation peut associer une prise en charge manuelle adaptée, des conseils et un accompagnement.
Quels signes doivent conduire à demander un autre avis rapidement ?
La majorité des douleurs musculosquelettiques rencontrées au travail ne correspondent pas à une urgence. Certains symptômes justifient cependant une évaluation médicale rapide ou urgente plutôt qu’une prise en charge fonctionnelle isolée.
Ces situations restent différentes des douleurs mécaniques ou fonctionnelles habituelles : l’objectif est de savoir reconnaître les cas où l’orientation doit passer avant la poursuite d’une prise en charge manuelle.
Prévenir les TMS, c’est agir sur le travail réel
Chez les aides-soignants, les douleurs ne peuvent pas être expliquées par une seule posture ni prévenues par une seule technique.
Une mobilisation, un soin autour du lit ou une série de tâches répétées peuvent devenir plus ou moins contraignants selon les capacités de la personne aidée, le matériel, l’espace, la coopération de l’équipe, l’organisation et la récupération possible.
Une prévention cohérente agit donc sur plusieurs leviers à la fois : formation professionnelle, aides techniques, environnement, organisation et coopération.
Lorsque des symptômes sont déjà présents, cette prévention collective peut être complétée par une prise en charge individuelle adaptée.
Conclusion
Pour un aide-soignant, protéger sa santé ne revient pas simplement à apprendre à « mieux porter » un patient.
Les mobilisations s’inscrivent dans un travail réel : une personne dont les capacités varient, du matériel plus ou moins accessible, un espace donné, une équipe, un rythme et une organisation.
Lorsqu’une douleur apparaît ou revient, il est donc utile d’agir sur deux niveaux : comprendre et prendre en charge la plainte, tout en regardant ce qui peut être amélioré dans les conditions de travail.
Selon la situation, le médecin, le service de prévention et de santé au travail, le kinésithérapeute et l’ostéopathe peuvent intervenir de manière complémentaire.
